2024-08-15

Les principales causes de défaillance des marchés réels

 

Série : Economie en question (N°6)

Les autorités doivent-elles intervenir sur les marchés réels ? La réponse à cette question a toujours divisé les économistes. Pour J. E. Stiglitz le marché n’a pas de profil intrinsèque. Pendant que P. Krugman soutient que le marché est un bon organisateur des activités économiques. Dans ce cas, que faut-il alors retenir ?

L’économie mainstream quant à elle répond à la question soulevée supra par un grand non et un petit oui. L’orthodoxie économique soutient que l’immixtion des autorités dans le fonctionnement des marchés ne peut être justifiée que quand il y a défaillance de marché. Un marché est dit défaillant quand son fonctionnement ne permet pas d’atteindre le même niveau d’allocation des ressources qu’assurerait une structure de marché concurrentielle. Ce qui veut dire que le marché qui est défaillant fonctionne de manière inefficace – une moindre quantité produite à un coût supérieur au minimum du coût unitaire de production – par conséquent il crée toujours des manques à gagner par rapport au fonctionnement concurrentiel du marché.

Les principales causes de défaillance de marché ont été pleinement documentées dans la littérature économique. Elles sont au nombre de quatre (04). Ce sont elles qui contribuent à écarter significativement la structure de certains marchés spécifiques de l’organisation concurrentielle des marchés. Il s’agit de :

(1)   Les économies d’échelle. Quand le processus de production sur un marché donné obéit à la décroissance du coût unitaire de production. Il est préférable dans un tel cas de confier l’exploitation de ce marché à une seule entreprise qui portera le nom de monopole naturel. Comme une telle structure de marché s’écarte logiquement de la concurrence, il ne serait pas inopportun pour les autorités d’intervenir sur un tel marché dans le but d’améliorer l’efficacité d’un tel marché. Ce faisant, elles peuvent réduire la taille du manque à gagner qu’un tel marché génère par rapport à une structure concurrence parfaite.

(2)   Les externalités. Quand le comportement positif ou négatif d’un agent économique impacte d’autres agents pour lequel il n’y a pas de compensation. L’absence d’un mécanisme de compensation conduit toujours à créer un écart entre les coûts privés (supportés pour la production) et les coûts sociaux (supportés par la communauté). Dans une telle situation l’intervention dans le fonctionnement du marché est défendue par l’économie mainstream.

(3)   Les asymétries d’information. Quand il y a détention d’information privée par un ou des agents. Dans cette situation aussi, le marché s’écarte du fonctionnement concurrentiel. Et l’intervention extérieure devient salutaire pour la bonne marche du marché vers l’atteinte d’une certaine efficacité économique.

(4)   Les biens ou services publics/communs/de club. Quand la ressource concernée par l’analyse n’est pas privée (c’est-à-dire rivale et excluable) alors le fonctionnement du marché qui lui est associé ne peut plus être efficace. Dans ce cas aussi, l’intervention extérieure est permise.

En l’absence de ces causes de défaillance, l’intervention extérieure sur un marché réel n’est plus opportune. En intervenant malgré tout, non seulement l’objectif d’efficacité économique ne sera pas atteint, en plus l’intervention extérieure ne fera qu’empirer la situation. Le tableau dramatique que l’intervention extérieure dessinera se résumera à des hausses de prix consécutives à une baisse de la quantité offerte ; à un gaspillage des ressources de l’économie dont la principale est le temps et enfin, l’intervention conduira au développement de marché noir ce qui aboutira inéluctablement à une baisse des recettes de l’Etat interventionniste.

Ceci étant posé, pensez-vous que les autorités maliennes doivent-elles toujours intervenir sur les marchés de détails du sucre en poudre, du lait en poudre et de l’huile en fixant des prix plafonds ?

Madou CISSE

FSEG

2024-08-08

Digitalisation des moyens de paiement : cas de la police, mieux vaut inciter que contrôler

Pendant que les économistes hétérodoxes à la suite de John Maynard KEYNES (1936) soutiennent que les agents économiques baignent dans des situations d’incertitude radicale – c’est-à-dire des situations d’incertitude non probabilisable – les économistes orthodoxes à l’image de Frank Knight (1921) pensent que les agents économiques évoluent plutôt dans des situations d’incertitude probabilisable ou risque.

Il y a incertitude et il y a incertitude

L’incertitude qu’elle soit radicale ou qu’elle soit probabilisable (ou risque) est unanimement acceptée par les économistes de tous les bords comme faisant partie des éléments à prendre en compte dans les analyses économiques. D’ailleurs, les conclusions de l’économie positive à ce sujet sont formelles. L’existence de l’incertitude n’annihile point la marche de l’économie vers l’efficacité productive ! Mais comme le dirait l’autre, le diable niche dans les détails. En réalité, toutes les situations d’incertitude ne se valent pas d’un point de vue purement économique. Certains types d’incertitude peuvent sérieusement perturber l’efficacité productive de l’économie.

Si l’incertitude ne handicape pas le fonctionnement normal des activités économiques, il s’agit bien évidemment des situations où l’incertitude est uniformément répartie entre les agents économiques. Ce qui supposerait qu’aucun agent ne dispose un avantage informationnel sur un autre. Dans une telle situation, tous les agents évoluent dans un contexte où l’information qu’ils détiennent est incomplète pour tout le monde. L’information qui manque aux uns manque exactement aux autres. Si sur le marché du miel, tous les agents (acheteurs et vendeurs) savent qu’il existe sur ce marché des miels de bonne qualité et de mauvaise qualité dans des proportions connues respectivement 60% et 40% par exemple. En plus, aucun agent en face d’une quantité de miel ne peut déterminer la qualité (bonne ou mauvaise). Sur un tel marché il y a incertitude mais uniformément repartie (car tous les agents baignent dans le même contexte informationnel incomplet mais uniformément réparti). Donc, ce marché fonctionnera efficacement d’un point de vue économique même si ceux qui auront la malchance d’avoir une part des 40% des miels de mauvaise qualité auront des regrets (heureusement que le regret ne rentre pas en ligne de compte dans la détermination de l’efficacité économique !)

A supposer maintenant que sur ce marché, les vendeurs connaissent précisément la qualité de leur miel (bonne ou mauvaise) mais pas les acheteurs. Dans cette configuration, l’incertitude existe sur le marché mais elle n’est plus uniformément répartie. Les vendeurs de miel détiennent des avantages informationnels sur les acheteurs ! Chaque vendeur connaît la qualité de son miel. Une telle incertitude n’est point favorable à l’efficacité économique. Et c’est cette forme d’incertitude qui est nocive à l’économie qui est appelée asymétrie d’information ou information privée.

La détention de l’information privée – ou asymétrie d’information – peut être relative aux caractéristiques cachées des biens ou services ou des agents dans de tels cas, les économistes parlent d’anti sélection (comme sur notre marché de miel hypothétique) ; si elle est relative à des comportements cachés (comme les efforts que peuvent fournir les vendeurs pour offrir du miel de bonne qualité), les économistes disent qu’il y a aléa moral.

Ces deux formes d’asymétrie d’information sont analysées par deux principales théories. La théorie du marché des « citrons » ou marché des voitures d’occasion développée par George Akerlof (1970) prend en charge les problèmes d’anti sélection. Tandis que la théorie de l’agence développée en 1976 par Michael C. Jensen et William H. Meckling s’intéresse à l'aléa moral.

La théorie de l’agence ramène le traitement des situations d’aléa moral à la relation qui existe entre un Principal qui confie l’exécution d’une tâche à un Agent.

Digitalisation des moyens de paiement et théorie de l’agence au Mali

La digitalisation est le procédé qui vise à transformer un objet, un outil, un process ou un métier en un code informatique afin de le remplacer et le rendre plus performant. https://www.alphalives.com/digitalisation.

Le vendredi 19 juillet 2024, la digitalisation de certains moyens de paiement a été lancée au Mali. Dorénavant, les maliens peuvent payer certaines prestations rendues par les administrations publiques en utilisant le système mobile money. Ces prestations sont les frais de cartes d’identité, les frais liés à l’octroi des actes d’Etat civil. Et aussi le paiement des contraventions qui sont exécutées par la Police Nationale.

La prise en charge du recouvrement des contraventions par la Police Nationale (idem pour le recouvrement des frais liés à l’octroi des actes d’Etat civil par les agents municipaux) génère des situations d’asymétrie d’information. Dans ce processus de digitalisation des paiements des contraventions, toute l’efficacité du recouvrement reposerait principalement sur les épaules des policiers une fois que toute la matrice de recouvrement au plan technique est mise en place. Ce cas précis des paiements ne se traduisant pas par « zéro contact » entre les usagers et les policiers constitue logiquement une situation d’aléa moral. Les policiers ont normalement un avantage informationnel (information privée) sur les autres acteurs par rapport aux difficultés encourues lors de l’exécution de cette tâche et bien d’autres éléments. Du coup, le comportement des policiers devient crucial dans l’atteinte de l’objectif d’efficacité assigné ! C’est dans un tel contexte d’asymétrie d’information que les préceptes de la théorie de l’agence deviennent opportuns.

Le Principal (les plus Hautes autorités) confie à l’Agent (la Police Nationale) l’exécution d’une tâche (le recouvrement des paiements des contraventions infligées). Alors, que doit faire le Principal pour que l’Agent aille exactement dans son sens de l’efficacité ?

D’emblée, la théorie de l’agence invalide la thèse de l’application de la contrainte ou de la coercition à l’égard de l’Agent. Par contre, le Principal doit mettre en place des mesures incitatives poussant l’Agent à lui mettre à sa disposition toute l’information privée qu’il détient. Dans cette dynamique, la théorie suggère comme solution idéale la franchise. C’est-à-dire que le Principal doit laisser à l’Agent toutes les recettes supplémentaires que ce dernier acquiert à la suite de tout effort supplémentaire fourni quand ce dernier inflige des contraventions au contrevenants. D’aucuns pourraient s’exprimer qu’une telle mesure est ultralibérale. Ils peuvent renchérir que nous ne sommes pas au pays de Javier Milei et que d’ailleurs la mise en œuvre effective d’une telle solution est quasiment impossible. Pardi ! Mais, la théorie garde toutes ses intuitions bienfaisantes ! A défaut d’être dans une stricte application des conclusions de la théorie de l’agence, le Principal doit tout mettre en œuvre pour inciter l’Agent afin de le pousser à agir dans son sens. Et pour cela, je propose la mise en place d’un pourcentage que l’Agent récupère sur chaque paiement de contravention réellement effectué. La mise en place d’une telle mesure incitative soulève d’autres questions telles que : quel est le niveau optimal d’intéressement que le Principal doit laisser à l’Agent ? Comment se fera le partage de ce montant entre les différentes composantes de l’Agent (la Police Nationale) ? Je pense sincèrement que si le Principal veut atteindre l’efficacité dans les paiements des contraventions il doit songer à la mise en place de mesures d’incitation appropriées si elles ne sont effectives.

Le « patriote » peut s’insurger contre de telles dispositions en proférant ses litanies préférées comme « mais l’Agent à un salaire non ? il doit avoir pitié de ce pays bon sang ! il est même déjà beaucoup payer pour le peu de travail qu’il exécute ». Ce même « Patriote » une fois confronté à la réalité de la circulation Bamakoise, et à supposer qu’il ait commis l’infraction suivante : « Non-respect du sens imposé à la circulation » et devant payer 2.500 F CFA (art. 10 décret 99-134) et qu’il propose 1.000 F CFA pour échapper à l’application « patriotique » de la loi ! Dans une telle situation que doit faire l’Agent ? Le « patriote » qui ne vit plus dans le virtuel n’est plus qualifié pour demander à l’Agent l’application de loi ! C’est en ce moment qu’il comprendra que « le patriotisme » est important, mais savoir que le monde réel est soumis à des forces naturelles importantes dont l’une d'elles se nomme aléa moral doivent aussi être prises en compte pour atteindre les objectifs fixés.

Madou CISSE / FSEG

2024-08-01

Théorie de la valeur : pourquoi le diamant a plus de valeur économique que l’eau ?

Série : Economie en question (N°5)

Le paradoxe de l’eau et du diamant a tenu en haleine les philosophes et autres penseurs de l’antiquité jusqu’à son dénouement définitif à la fin du 19ème siècle. Comment expliquer que l’eau qui est d’une utilité incontournable dans la vie des êtres organiques (plantes, animaux et Hommes) ait moins de valeur économique face au diamant qui n’a pas une si grande importance dans le maintien de la vie organique ? Voilà à travers cette interrogation toute la teneur du paradoxe ainsi posée ! Même avec la découverte de la valeur d’usage et de la valeur d’échange dont la paternité aurait été attribuée à Aristote l’énigme de la valeur économique des biens et services restera sans solution scientifiquement admise jusqu’à la naissance de l’école de pensée marginaliste.

Alors qu’est-ce qui fonde économiquement parlant la valeur d’un bien ou d’un service ?

Une approche objective de la valeur

Dans un premier temps, les économistes ayant été dans l’incapacité de trancher le paradoxe de l’eau et du diamant ont adopté une approche objective de la détermination de la valeur. Elle met l’accent sur une conception vénale de la valeur. Ce qui suppose qu’un bien ou un service qui n’est pas marchand n’a pas de valeur économique. Dans une telle perspective, c’est la valeur d’échange qui prime sur la valeur d’usage.

Les mercantilistes (16ème – 18ème siècles) sont les premiers penseurs à s’inscrire dans la défense de la valeur objective des biens et services au plan économique. Pour eux, la valeur des biens et services dépend principalement de la quantité de métaux précieux (or ou argent) qu’ils permettent d’acquérir. Les physiocrates (1750 – 1770) réfutant la théorie de la valeur des mercantilistes soutenaient que le principal fondement de la valeur des biens et services est la terre à travers l’agriculture qui était considérée par eux comme la source de toute valeur. Toujours en défendant l’approche objective de la valeur, A. Smith en 1776 après avoir réfuté les théories mercantiliste et physiocrate de la valeur dans son livre Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations allait insister sur le fait que seul le travail « direct » fondait la valeur des biens ou services. Pour lui, si par exemple, il faut 6 heures de travail pour produire un bien X et 2 heures pour un bien Y, alors le bien X aura trois fois plus de valeur que le bien Y. A sa suite, David Ricardo dans son ouvrage Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817) ajoutait qu’en plus du travail « direct », le travail « indirect » contribue à déterminer la valeur d’un bien ou d’un service. Par exemple, si pour produire les biens X et Y (cités supra), il faut maintenant respectivement 2 et 14 heures pour produire les capitaux servant à produire lesdits. En tenant compte des quantités de travail « indirect » ainsi retenues, c’est le bien Y qui aura 2 fois plus de valeur que le bien X. C’est cette même approche objective de la valeur qui a été défendue aussi par Karl Marx (1818 – 1883) l’élève de D. Ricardo. L’idéologue du socialisme a défendu lui aussi comme fondement de la valeur le travail des ouvriers face aux détenteurs des capitaux.

Pour boucler la boucle sur cette approche, en 1850, Claude Frédéric Bastiat dans son ouvrage Harmonies économiques tout en restant fidèle à l’approche objective de la valeur y précisait que la valeur dépendait exclusivement de la quantité d’efforts épargnés. Un tel positionnement de cet auteur sur la question du fondement de la valeur n’est pas sans nous rappeler le proverbe suivant « le chanceux vend de l’eau au bord du fleuve ». Ce qui peut être interprété que le chanceux en réalité ne vend pas l’eau, mais les efforts qu’il épargne aux acheteurs, efforts que ces derniers devraient déployer pour se fournir en eau.

Je constate que l’approche objective de la valeur exclut du champ de la valeur tous les biens et services qui ne sont pas marchands. Par exemple l’air pur, l’ensoleillement, les fleuves, les forêts etc. selon cette approche n’ont aucune valeur économique. Cette approche rend impossible l’estimation des biens et services publics qui ne sont pas vénaux. Ce sont ces insuffisances que l’approche subjective de la valeur a corrigées tout en résolvant le paradoxe de l’eau et du diamant.

Une approche subjective de la valeur

Le bal de cette approche a été ouvert par Jean B Say en 1803 dans son Traité d'économie politique. Pour cet auteur, c’est l’utilité qui fonde la valeur d’un bien ou d’un service. Cette conception de la valeur basée sur l’utilité qu’apportent les biens et services permet d’inclure dans la richesse d’une nation tous les biens et services pourvu qu’ils aient une utilité. Le triomphe définitif de cette approche fut atteint après les apports décisifs de l’école de pensée marginaliste.

Cette école y est parvenue en développant la théorie de l’utilité marginale. L’un des pionniers de cette école fut L. Walras. Dans son livre éléments d’économie politique pure (1896), soutenait que l’explication relative au fondement de la valeur à laquelle lui-même adhérait et défendue en premier par son père Antoine Auguste Walras (1801-1866) et Jean-Jacques Burlamaqui, (1694-1748) retenait l’utilité et la rareté. Pour ces auteurs, toujours selon L. Walras, la valeur économique des biens et services est toujours fondée par l’utilité et la rareté. Ce qui permet d’admettre que si deux biens ou services sont tous les deux utiles, celui qui enregistre un niveau de rareté le plus important aura dans ce cas plus de valeur.

En développant la théorie de la valeur utilité basée sur le concept d’utilité marginale, les marginalistes, pour paraphraser Joseph A. Schumpeter (1942), la théorie subjective de la valeur a définitivement enterré l’approche objective de la valeur. Par ricochet, elle résout aussi le paradoxe de l’eau et du diamant. Si le fondement de la valeur devient l’utilité et la rareté, il va de soi que le bien ou le service qui est le plus rare ait une utilité marginale plus élevée et par conséquent aura plus de valeur. Ainsi, l’eau qui est normalement plus abondante que le diamant aura forcément une utilité marginale plus faible que celle du diamant, et aura donc moins de valeur que ce dernier !

2024-07-25

Les économies d’échelle conduisent à un « mal nécessaire »

 

Série : Economie en question (N°4)

Normalement, les entreprises enregistrent des augmentations successives de leurs coûts unitaires de production ou coûts totaux moyens de production au fur et à mesure que leurs niveaux de production augmentent. Cette normalité de la croissance des coûts unitaires de production quand la production augmente peut être remise en cause dans certains processus particuliers de production. De telles situations se traduiront par une décroissance des coûts unitaires lorsque les niveaux de production augmentent. C’est ce phénomène que les économistes nomment les « économies d’échelle » à la suite d’Alfred Marshall économiste anglais qui a développé cette notion dans son ouvrage intitulé « Principes d’économie politique » (1906).

Les économies d’échelle ne doivent pas être confondues avec les rendements d’échelle croissants même si les deux n’apparaissent dans les processus de production qu’à long terme. Le dernier des deux concepts conduit à une augmentation plus que proportionnelle de la production d’une entreprise consécutive à une augmentation dans les mêmes proportions des facteurs de production utilisés dans le processus de production. Dit autrement, si par exemple, tous les facteurs de production utilisés pour produire un bien X augmentent respectivement de 20% et que cela entrainerait une augmentation de 28% de la production, il serait admis dans une telle éventualité qu’il y a rendements d’échelle croissants.

Origines des économies d’échelle

D’entrée de jeu, je soutiens que l’existence des rendements d’échelle croissants dans le processus de production est une condition suffisante mais pas nécessaire pour qu’il y ait des économies d’échelle dans le processus de production d’une entreprise.

La source des économies d’échelle la plus fréquente est l’existence de coûts fixes de production importants dans la structure de coûts d’une entreprise par rapport aux coûts variables de production. Si les coûts fixes de production sont plus importants (donc existence de facteurs fixes importants) que les coûts variables de production (rémunérant les facteurs variables), cela entraine la supériorité de l’effet de répartition des coûts de production (coûts unitaires fixes) sur l’effet de rendement (coûts unitaires variables). En ce moment, le coût unitaire de production décline quand le niveau de production croît. Et une entreprise qui produit sur une telle frange de son coût unitaire de production peut vendre son bien ou son service à des prix bas.

Conséquence économique des économies d’échelle

La principale conséquence de l’existence des économies d’échelle dans le processus de production conduit à l’érection des monopoles naturels.

Ces types de monopoles qui sont la conséquence directe des économies d’échelle sont présents dans nos économies contemporaines. Ils dominent généralement les secteurs de l’énergie (eau et électricité).

En présence d’un monopole naturel – c’est-à-dire un monopole bénéficiant des économies d’échelle – les économistes (orthodoxes et hétérodoxes confondus) soutiennent qu’il n’est pas judicieux d’ouvrir le secteur sur lequel il évolue à la concurrence. Car en optant pour l’ouverture à la concurrence, les avantages induits par la décroissance des coûts unitaires c’est-à-dire  la présence des économies d’échelle seraient perdus ou amoindris. Dans une telle éventualité, le monopole qui est considéré par les économistes comme la structure de marché la plus inefficace – fixant un prix assez supérieur au coût marginal de production du bien ou du service qu’il offre – devient un « mal nécessaire ». C’est d’ailleurs ce qui explique qu’au Mali, le marché de l’eau potable et celui de l’électricité urbaine en ce qui concerne leurs segments respectifs de production et de transport doivent demeurer monopolistique. Ces deux secteurs à travers leurs coûts fixes de production assez importants liés à des facteurs de production fixes tels que les barrages hydroélectriques, les châteaux d’eau, les poteaux électriques, les autres ouvrages en Bâtiments Travaux Publics (BTP) etc. génèrent des économies d’échelle.

Ce « mal nécessaire » qu’est le monopole naturel doit toujours être soumis à une surveillance des autorités publiques afin de le pousser à maintenir un niveau de tarif orienté de manière pérenne vers son coût de production économique. Et pour atteindre un tel objectif, celles-ci ont à leur disposition moult méthodes de régulation parmi lesquelles figurent des mesures de régulation visant le prix que peut fixer le monopole naturel et des mesures hors prix.

2024-07-18

Une application de la théorie orthodoxe de l’offre de travail au secteur de la santé au Mali.

Quelle est l’allure de la courbe d’offre de travail ? La bonne réponse à cette question est ça dépend ! Suivant les préceptes de l’économie orthodoxe, s’il s’agit de la courbe d’offre du marché, elle est inclinée vers le haut ; car toute augmentation du salaire horaire réel (salaire horaire nominal converti en quantité de biens et services – voir le blog N°2 https://cequejepensemali.blogspot.com/2024/07/serie-economie-en-question-n2-les.html intitulé Les valeurs nominales et réelles main dans la main pour expliquer l’économie –) entraînera plus d’offreurs (travailleurs) sur le marché du travail. Tandis que la courbe d’offre de travail individuelle a une allure « retournée ».

L’offre de travail : le dilemme entre le travail et le loisir

L’orthodoxie pour arriver à ces conclusions sur le marché du travail soutient que l’offre de travail individuelle s’obtient à la suite d’un arbitrage de la part de tout individu rationnel entre travail et loisir. Dans cette perspective, il est admis que le travail intrinsèquement parlant n’apporte point d’utilité à l’individu mais pas la consommation des biens et services qu’il permet de lui procurer. Ce dernier après avoir maximisé son utilité intégrant les quantités de biens et services de consommation et de loisir sous sa contrainte de revenu ou de richesse disponible parvient à atteindre son niveau optimal de travail qu’il offre sur le marché du travail ainsi que son niveau de loisir.

Cette offre de travail que l’individu effectue sur le marché du travail est sensée croitre avec des niveaux de salaire horaire réel faibles et décroitre au fur et à mesure que le salaire horaire réel devient de plus en plus important. C’est la présence de ces deux effets qui conduit à une courbe d’offre de travail individuelle « retournée ».

Alors pourquoi une augmentation du niveau du salaire horaire réel au-delà d’un certain seuil induirait-elle une baisse de la quantité de travail offerte par l’individu ? L’orthodoxie impute ce résultat respectivement à la présence simultanée de deux effets : un effet prix et un effet revenu.

Les analyses permettent d’établir que le premier effet est plus prégnant généralement chez travailleurs au début de leurs carrières que le second effet. Car à cette étape l’individu est en passe de réaliser de grands projets tels que le mariage, l’achat de voiture, la construction de maison etc. à cette période tout « argent serait bon à prendre ». Une fois ces différents projets réalisés, c’est l’effet revenu qui prendrait le contrôle de l’offre de travail. Et à cette nouvelle phase de leurs carrières, au lieu de continuer à hausser leurs offres de travail, les travailleurs sont enclins à réduire significativement leurs offres de travail au fur et à mesure que le salaire horaire réel augmente et surtout à ne plus participer même à certaines activités susceptibles de leur procurer un certain niveau de ressources supplémentaires.

Une application parmi tant d’autres

Une belle illustration de cette théorie est visible dans le milieu sanitaire malien (qui n’est point le seul secteur où la théorie peut être bien évidemment mise en exergue). Il n’est pas du tout rare de constater que dans nos structures de santé des Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) aux Centres de Santé Communautaire en passant par les Centres de Santé de Référence (CSRef) que les permanences (gardes de nuit ou gardes ordinaires) ne soient pas assurées par les personnels titulaires mais par des agents subalternes. Alors une question demeure, pourquoi les personnels titulaires n’assurent pas lesdites permanences ?

Un constat s’impose. Les titulaires qui n’assurent plus les permanences étaient ceux qui les assuraient avant d’être titularisés. Par exemple, le médecin bénévole ou interne, tant qu’il est sous un de ces statuts ne rechigne pas à faire les gardes ordinaires. Mais après intégration au corps de métier, cet engouement s’effrite vis-à-vis de la garde de nuit. Comment expliquer ce volte-face ?

Pour certains, ce comportement ne peut être expliqué que par le manque de patriotisme. Pour d’autres un tel comportement est le fruit d’un manque de déontologie ou d’éthique. Je pense sincèrement que l’explication apportée par la théorie orthodoxe esquissée supra est plus rigoureuse dans la tentative d’expliquer cette situation que toutes les supputations relatives au degré de patriotisme ou à l’éthique des travailleurs concernés.

Comme la théorie le prévoit, le passage du statut de médecin bénévole ou interne à médecin titulaire (c’est-à-dire médecin intégré) par exemple améliore significativement sa condition financière. Avec ce changement de statut, l’effet revenu devient plus important chez ledit médecin que l’effet prix. Dans une telle situation, les primes de gardes si elles existent comme disposition au sein de la structure ne peuvent plus avoir la force nécessaire incitative le poussant à substituer son « sommeil » contre un tel montant. Et dans cette perspective, ce médecin préféra le loisir au travail comme prévu par la théorie. Car avec sa titularisation, son niveau de salaire horaire réel devient supérieur à son ancien niveau de salaire horaire réel, par conséquent il ne serait plus prêt à sacrifier son loisir (c’est-à-dire dormir la nuit) pour le travail à savoir garder la nuit.

Alors que faire pour amener les titulaires à substituer du travail au loisir ? Dit autrement, que faut-il faire pour que généralement les gardes ordinaires soient assurées totalement par les titulaires et non seulement dans certains cas par des agents subalternes ?

Ceux qui pensent déjà à l’ostracisation des agents concernés doivent rapidement déchanter. Car une telle pratique serait assimilée à l’inoculation à un malade d’un vaccin pire que les germes de la maladie.

L’évitement des permanences de nuit (gardes ordinaires) de la part des titulaires est purement et simplement imputable au manque d’incitation (ce qui est un comportement logique de la part d’un agent rationnel). La principale solution à apporter à un tel comportement réside dans l’amélioration effective des conditions de garde dans nos structures de santé. Avec des taux de garde fixés au plus à 5.000 F CFA par jour de garde, il est quasi impossible d’attirer principalement les titulaires durant les nuits dans nos structures. Un tel taux est très loin de résister à des comparaisons sous régionales dans la mesure où des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Burkina Faso affichent en 2024 des taux de gardes ordinaires à cinq chiffres.

Les conclusions de la théorie de l’offre de travail sont on ne peut plus précises. Elles apportent beaucoup de réponses précises à diverses situations. Comprendre que la domination de l’effet prix par l’effet revenu chez un individu peut être à la base d’une substitution du loisir au travail permet aux décideurs d’éviter de prendre des décisions scélérates.

2024-07-11

Productivité, l’alpha et l’oméga du niveau de vie ?

Série : Economie en question (N°3)

Paul Krugman dans son livre Microéconomie 1ère édition (2009) disait en substance que le niveau de vie de chaque pays dépend de sa productivité. Cette assertion suppose donc que si un pays veut améliorer le niveau de vie de ses citoyens, il doit obligatoirement booster le niveau de productivité de son économie. Dans la mesure où en économie, il y a deux principales notions de productivité liées aux facteurs de production (travail, capital) ; à quelle productivité cet éminent Professeur faisait-il référence ?

Un coup d’œil sur la fonction de production néoclassique des biens et services permet de comprendre que les économistes infèrent de cette fonction de production les deux principales formes de productivité. Cette fonction relie de manière positive mais décroissante la quantité produite de biens et services (Produit Intérieur Brut (PIB) réel) dans une économie aux facteurs de production utilisés à leur production. Et ces deux productivités sont : la productivité marginale et la productivité moyenne des facteurs.

Si la productivité marginale mesure l’impact sur la production réelle de l’augmentation d’une unité supplémentaire d’un facteur de production ; la productivité moyenne quant à elle mesure l’apport unitaire de ce facteur dans la richesse réelle produite dans le pays en question. Si la première est le résultat du rapport entre la variation de la production réelle et celle du facteur retenu, la seconde est mesurée par le rapport entre la production réelle et la quantité du facteur choisi. La première contribue à déterminer le niveau optimal de la production réelle qu’une économie peut atteindre sur la base d’un niveau de dotation initiale de facteurs disponibles. La deuxième mesure l’apport de chaque unité du facteur considéré dans la production réelle. Et c’est cette mesure qui est retenue par tous les économistes dont le Professeur Krugman.

Ceci étant, plus ce rapport est élevé, plus le niveau de vie du pays est élevé. La preuve de cette causalité proportionnelle entre niveau de vie et productivité est mise en évidence à travers les données de productivité de 2023 publiées par la Banque Mondiale. A cette date, pendant que la productivité moyenne horaire du travail au Mali faisait 167 F CFA (soit 0,28 USD) celle de la Côte d’Ivoire culminait à 478 F CFA (soit 0,75 USD). Et très loin des niveaux maliens et ivoiriens des productivités horaires du travail, les Etats-Unis et la France affichaient à la même date des niveaux de productivité stratosphériques de 10.964 F CFA (soit 17,26 USD) et 6.859 F CFA (soit 10,80 USD) respectivement.

Face à un tel constat, une légitime question demeure : que faut-il faire alors pour améliorer la productivité horaire du travail ?

Répondre à cette question revient à répondre à celle-ci : que faut-il faire pour augmenter le numérateur du rapport en question pour un même niveau d’heure travaillée ? (N’oublions pas que la productivité moyenne horaire s’obtient en divisant la production réelle ou PIB réel par le volume horaire travaillé).

Tout pays après avoir instauré les conditions d’une gestion vertueuse des affaires publiques peut améliorer sa productivité (1) en augmentant son niveau de capital physique disponible. Et pour ce faire, il doit hausser son niveau d’épargne ; (2) rehausser la qualité de ses formations initiale (écoles et universités) et continue et la santé ; (3) rendre incitatif son cadre d’innovation ; (4) si possible réallouer ses facteurs de production et enfin, (5) augmenter sa population active.

Une augmentation de la productivité moyenne horaire induite par celle de l’augmentation de la production nationale réelle va normalement se traduire par une amélioration globale des conditions de vie des citoyens, même si cette amélioration peut ne pas garantir un partage équitable des fruits issus de cette hausse de productivité. Ce qui est un autre débat !

2024-07-04

Les valeurs nominales et réelles main dans la main pour expliquer l’économie

 

Série : Economie en question (N°2)

Supposons que deux pays A et B proposent les salaires mensuels nets suivants payés en unité monétaire (UM) : dans le pays A le salaire net fait 100.000 UM et dans le pays B il est fixé à 1.000.000 UM. En admettant que les conditions climatiques et administratives dans les deux pays soient identiques ; lequel des deux pays allez-vous choisir comme lieu de travail si vous avez la possibilité de faire un tel choix ?

Ces niveaux de salaires en réalité ne permettent pas de choisir ! Ils permettent seulement d’un point de vue de l’analyse économique de soutenir que les travailleurs du pays B sont dix fois plus payés que ceux du pays A. Ces salaires sont appelés par les économistes « salaires nominaux ». Pour la prise de décision dans le cas d’espèce, les économistes font appel au concept de salaire réel. Ce salaire sur la base des éléments donnés sur les deux pays A et B permet de trancher définitivement la question !

Si le prix des biens et services dans le pays A fait 10 UM et dans le pays B il est estimé à 1.000 UM. Connaissant ces prix nominaux, il est possible de déterminer maintenant les salaires réels dans les deux pays. Dans le pays A ce salaire fera 10.000 exprimé quantité de biens et services et il sera de 1.000 dans le pays B. Ces niveaux de salaires réels renversent définitivement la conclusion à laquelle pourrait arriver un quidam. Les salaires réels ainsi établis permettent de d’inférer que dans le pays A un travailleur consomme dix fois plus de quantité de biens et services qu’un travailleur du pays B. La réponse à la question posée supra est toute trouvée maintenant : le pays A doit être choisi.

Cette mini illustration hypothético-déductive met en exergue de manière sous-jacente deux approches fondamentalement opposées d’aborder les questions économiques. Si les hétérodoxes, spécifiquement les keynésiens soutiennent que les valeurs nominales servent à la prise de décision, les orthodoxes quant à eux considèrent que les agents économiques décident en tenant compte des valeurs réelles. Et ces différents positionnements conduisent à des propositions centrales en termes de théories économiques pour chaque camp.

C’est en partant de la conception des prix réels – rapport entre prix nominaux – que sur le marché des biens et services les orthodoxes parviennent à conclure que ce sont les biens ou les services qui s’échangent entre eux. Et par voie de conséquence la neutralité de la monnaie est établie. Proposition en soutient de laquelle la théorie quantitative de la monnaie (TQM) est mobilisée. Pendant que les économistes hétérodoxes concluent que la neutralité de la monnaie est un faux débat dans la mesure où pour eux, ce sont les valeurs monétaires des biens et services qui sont considérées par les intervenants sur ce marché.

Pendant que les hétérodoxes admettent que le salaire nominal doit être la variable d’ajustement sur le marché du travail ; les orthodoxes considèrent que c’est le salaire réel – rapport entre salaire nominal et niveau général des prix des biens et services – qui est la principale variable d’ajustement. Dans cette perspective ces derniers considèrent que ce n’est pas le salaire payé par l’employeur qui compte pour le salarié mais plutôt la quantité de biens ou services que le salaire peut réellement acheter sur le marché des biens et services. Donc, ce n’est pas le niveau seul du salaire nominal qui maintient un travailleur à son poste mais un rapport favorable entre salaire nominal et niveau général des prix des biens et services.

La même opposition entre les deux camps continue sur le troisième marché réel à savoir le marché du capital. Sur celui-ci, le taux d’intérêt nominal – taux fixé par les sociétés financières au sens large ou le taux écrit sur les contrats de prêt ou les taux d’épargne – est brandi par l’hétérodoxie comme la variable d’ajustement. La réplique des économistes du courant dominant passe par le taux d’intérêt réel – le taux d’intérêt nominal diminué de l’inflation – qui est considéré par ces économistes comme la principale variable déterminante sur ce marché. La justification de la théorie orthodoxe du taux d’intérêt réel stipule qu’il n’est pas opportun d’avoir des montants importants sous forme d’intérêt si ces montants ne peuvent avoir que des colifichets à cause de l’inflation.

Dans l’optique de réconcilier ces prises de position (hétérodoxie vs orthodoxie) que l’école de pensée de la synthèse animée dans les années 70 par quatre économistes de renom ayant tous eu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel (appelé « prix Nobel d’économie » par abus de langage) soutenait que les théories sur les variables nominales gardent toute leur validité à court terme. Tandis que les argumentaires orthodoxes basés sur les variables réelles deviennent crédibles à long terme.

Même si ces conclusions ont été bottées en touche par les Post-Keynésiens, elles ont quand même continué à être considérées comme satisfaisantes et enseignées dans toutes les facultés d’économie du monde.

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