2025-10-02

Prohibition de l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires au Mali, un vrai sophisme économique

Les prohibitions commerciales font partie des pratiques sophistiques combattues sans ménagement par les économistes orthodoxes – des Classiques à la nouvelle économie Classique en passant par les Monétaristes – partisans de la liberté de circulation, donc du laissez-faire.

La preuve de leur opposition aux pratiques commerciales restrictives ou prohibitives transparaissait déjà dans ces propos savamment écrits en 1854 par Frédéric Bastiat : « Je ne suis pas de ceux qui disent : La protection s’appuie sur des intérêts. – Je crois qu’elle repose sur des erreurs, ou, si l’on veut, sur des vérités incomplètes. Trop de personnes redoutent la liberté pour que cette appréhension ne soit pas sincère. » Sophismes économiques, Petits pamphlets I, page 1.

Pourtant, malgré le rabâchage des inefficacités occasionnées par la mise en œuvre des pratiques restrictives ou prohibitives de la part des économistes orthodoxes, ces pratiques sont toujours omniprésentes dans nos économies contemporaines. Pour preuve, les autorités maliennes de la transition ont interdit depuis le 11 août 2023 l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires jusqu’à nouvel ordre par le biais de l’arrêté interministériel n°2023-1960 /MIC-MEF-SG.

En réalité, tous les décideurs ou Hommes politiques qui mettent en œuvre les mesures restrictives (à travers les taxes ou les quotas) ou prohibitives sont toujours de bonne foi ! Mais malheureusement, l’économie est loin d’être simplement une question de bonne foi ! Car ne dit-on pas que les souffrances des Hommes résultent de leurs erreurs ?

Parmi la panoplie de raisons pouvant être évoquées pour justifier la mise en œuvre de telles mesures sophistiques, je retiens celles-ci : la promotion des intérêts nationaux, l’indépendance du pays vis-à-vis de l’étranger, la sauvegarde du travail national et la protection des industries nationales naissantes face à la concurrence étrangère.

Toutes ces raisons évoquées supra peuvent être considérées comme louables ! Défendre son pays contre les agressions surtout externes est une très bonne chose. Sauf, qu’au plan économique, la défense du pays ne peut être ramenée à l’échelle de la défense militaire. Surtout quand le pays a souscrit au crédo du libéralisme économique et social.

Pourquoi la prohibition de l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires relève-t-elle du sophisme économique ? Et Quelles sont les conséquences inéluctables d’une telle pratique pour un pays comme le Mali ?

Prohibition commerciale côté pile et côté face

A vue d’œil une prohibition de l’importation est une bonne chose. Sous un tel angle, la prohibition permet de restreindre les entrées des produits incriminés. Ce qui du coup contribue à redonner du pouvoir de marché aux entreprises domestiques, car la prohibition les met à l’abri de la concurrence étrangère. Pour la même demande, la prohibition contribue ainsi à booster la demande des produits des entreprises domestiques ; dans la mesure où celles-ci peuvent désormais satisfaire la demande résiduelle laissée vacante par les entreprises étrangères ne pouvant plus avoir accès au marché domestique. Dans le but de satisfaire cette demande résiduelle, les entreprises domestiques accroissent logiquement leurs capacités de production. Cette augmentation de capacités productives des entreprises nationales doit déboucher normalement sur une hausse de leurs niveaux d’embauche. Cette hausse de la demande de travail venant desdites entreprises devrait in fine produire la baisse du niveau de chômage du pays. Cette baisse du niveau de chômage serait plus significative d’autant plus que l’empreinte du secteur bénéficiant de la prohibition serait importante sur le marché national du travail.

C’est l’analyse côté face de la prohibition qui permet de révéler au grand jour la réalité sophistique de l’interdiction de l’importation des produits comme dans le cas malien. Tous les supposés « bienfaits économiques » de la prohibition présentés supra « côté pile » occultent avec fracas les consommateurs des produits. Toute cette analyse est déroulée par les supporteurs de la prohibition ou des mesures restrictives qui ont à leur tête les producteurs et leurs lobbies en ignorant purement et simplement les consommateurs. Inutile de soutenir qu’une économie n’est pas composée exclusivement de producteurs qui ont en face d’eux un Etat. En plus, l’analyse de la prohibition côté pile considère le travail comme une fin en soi et non un moyen. Et enfin, les fervents supporteurs de la prohibition (principalement les producteurs et leurs lobbies) apprécient mal l’impact de la prohibition sur la richesse du pays. Ces différentes erreurs d’appréciation servent de soubassement aux raisonnements sophistiques promouvant la prohibition de l’importation des produits.

Dégâts de la prohibition

Les producteurs maliens de farine et de pâtes alimentaires et leurs lobbies demandent la protection vis-à-vis de la concurrence extérieure parce qu’ils ne sont pas capables d’y faire face. En acceptant de donner une suite favorable à leur demande de prohibition, les décideurs politiques (qui peuvent être de très bonne foi) valident automatiquement la création de la rareté sur les marchés des produits visés. En quelque sorte ils donnent leurs quitus pour la diminution de la richesse des maliens. Au Mali, en 2022, les importations de pâtes alimentaires ont culminé à un peu plus de 16.094 tonnes pour une valeur marchande de près de 7,07 milliards de francs CFA. Dans la même année, ce sont près de 19.605,5 tonnes de farines de froment et de méteil qui ont été importées par les opérateurs économiques maliens pour une valeur estimée à un peu plus de 7,5 milliards de nos francs. En prohibant l’importation de ces deux produits, les autorités amputent la richesse des maliens de ces valeurs. En voulant rétorquer à l’analyse précédente, d’aucuns pourront dire que les entreprises nationales en prenant le relais vont satisfaire le gap ; en ce moment, il n’y aura pas de perte de richesse. Une telle réflexion doit être mise en face de la question suivante : comment les entreprises étrangères après avoir supporté les coûts de transport et de dédouanement parviennent-elles à se hisser au niveau des producteurs nationaux sur le territoire malien ? La réponse est évidente, c’est parce que les entreprises domestiques sont probablement inefficaces. Si tel est le cas, l’interrogation suivante s’impose : est-ce que les producteurs nationaux de farine et de pâtes alimentaires peuvent instaurer le niveau de farine et de pâtes alimentaires pré-prohibition sans augmenter à long terme leurs prix unitaires ? J’en doute.

Une autre argutie présentée par les prohibitionnistes est la promotion du travail national. Un tel raisonnement considère le travail comme un but ou une finalité et non un moyen. C’est comme si la tâche ultime des décideurs est d’augmenter le temps de travail. Ils oublient que leur principale tâche consiste à créer les conditions pouvant permettre l’accroissement de la richesse nationale et non le contraire ! Je note deux sophismes dans un tel argumentaire. En accédant à la demande des producteurs les autorités publiques au lieu « d’augmenter le travail » peuvent même le diminuer. Dans le cas du Mali, l’importation qui représente les achats de produits (farine et pâtes alimentaires) étrangers par les commerçants maliens est carrément enrayée. Ce qui veut dire que les autorités ont fait leur choix entre le secteur industriel et le secteur commercial. Par conséquent, elles décident de détruire le travail déjà bien établi dans le secteur du commerce au profit d’un hypothétique travail au niveau du secteur industriel. Je n’ai aucune envie de dire au lecteur que le signe du solde issu de ce processus n’est pas de prime abord en faveur des prohibitionnistes.

Un autre sophisme lié à cette argutie de la sauvegarde du « travail national » prend appui sur le fait que la prohibition dérègle l’allocation des facteurs de production (travail, capital et terre) dans l’économie malienne. En admettant que la concurrence empêcherait les producteurs nationaux à utiliser pleinement toutes leurs capacités de production déjà installées ; et qu’avec la prohibition qu’ils y parviendraient. Dans une telle éventualité, ils pourraient embaucher jusqu’à une pleine utilisation de leurs capacités respectives. Une chose est sûre et certaine, cette pleine utilisation serait impossible sans le « coup de pouce » des autorités. Ce qui laisse penser que le travail a été attiré vers un secteur en dehors de tout déplacement naturel de ce facteur. Ce processus de fonctionnement biaisé de l’économie malheureusement ne se limiterait pas au facteur travail. Ce qui se passerait une fois que les capacités installées avant la prohibition seraient pleinement utilisées, de nouvelles installations verront le jour dans le secteur protégé. Et ces installations ne verraient jamais le jour sans la prohibition. Et tous ces mouvements de travail et capital ainsi décrits seraient faits au détriment des autres emplois alternatifs qui seraient leurs destinations naturelles si la prohibition n’avait pas vu le jour. En définitive, la richesse globale du pays se contractera sans aucun doute. Et la faute à qui ? La faute à la prohibition !

Un dernier argument en défaveur de la prohibition est la tentation de son extension à d’autres secteurs. Dans les pays à économie de marché comme le Mali, presque tous les secteurs sont ouverts à la concurrence. En accordant un privilège à un secteur, les autorités politiques doivent se préparer à recevoir une avalanche de doléances venant d’autres secteurs, voulant eux aussi se mettre à l’abri de la concurrence. De vous à moi, quel producteur aime la concurrence dans ce bas monde ? Dans une telle perspective, les décideurs en accordant ce privilège destructeur aux producteurs de farine et de pâtes alimentaires doivent s’attendre à d’autres demandes venant de secteurs concurrentiels. Je regarde personnellement du côté des producteurs avicoles qui sont dos au mur ! Et en ce moment, quels arguments faut-il présenter à ceux-ci pouvant servir de base de rejet de leurs doléances qui deviennent du coup légitime dans un pays à économie de marché ?

Il ne fallait pas prohiber

Toute décision économique génère des coûts et des bénéfices. La prohibition n’est point au-dessus de ce principe économique. En vérité, une mesure prohibitive génère plus de coûts que de bienfaits. C’est vrai que la prohibition fait l’affaire des producteurs qui sont mis à l’abri de la concurrence étrangère. Ce qui pourrait leur permettre d’augmenter leurs prix en restreignant leurs productions et donc augmenter leurs profits. Tous les supposés bienfaits attribués à la prohibition ne sont que des sophismes économiques. Car au lieu d’augmenter le travail national (qui n’est même pas une fin en soi) le détruit en déréglant leurs affectations naturelles. Au lieu d’augmenter la taille du gâteau (richesse nationale) la comprime à travers les inefficacités qui la caractérisent. En fin, à travers l’effet de contagion qu’elle génère, elle peut conduire fatalement le pays dans le sillon tortueux du totalitarisme économique dont les préceptes ont été mis en échec par la liberté économique depuis belle lurette.

Madou CISSE

FSEG

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Forces et limites du texte sur la prohibition au Mali

Le texte que nous analysons est très clair dans sa démarche. L’auteur prend le temps de distinguer le « côté pile » des avantages supposés de la prohibition et le « côté face » de ses coûts réels. On sent qu’il veut guider le lecteur pas à pas, et cette structure rend le raisonnement accessible. L’utilisation de références théoriques, comme Bastiat, donne également une assise solide à l’argumentation. Cela montre que l’auteur ne se contente pas d’opinions personnelles : il s’inscrit dans une longue tradition économique.

Un autre point fort réside dans le contexte. Les chiffres précis sur les importations de farine et de pâtes au Mali ancrent l’analyse dans la réalité. Ce n’est pas un discours abstrait : on voit concrètement les enjeux économiques pour le pays. Enfin, l’auteur ne se prive pas de critiquer vigoureusement les sophismes économiques qui sous-tendent la décision de prohibition, notamment la protection du travail, l’indépendance nationale ou la défense de l’industrie naissante. Cette critique est claire et argumentée.

Mais le texte présente aussi des limites. Son ton est très doctrinaire et presque rigide. L’auteur lit le problème à travers le prisme strict du libéralisme orthodoxe et minimise ou ignore les arguments en faveur d’un protectionnisme temporaire. Par exemple, il ne prend pas suffisamment en compte la question de la souveraineté alimentaire dans un pays comme le Mali, enclavé et vulnérable aux crises extérieures. L’interdépendance mondiale n’est pas qu’un concept économique : elle peut mettre en danger l’approvisionnement alimentaire et la stabilité sociale.
Autre point faible, le texte n’offre pas d’alternatives concrètes. Il critique la prohibition, mais ne propose pas de solutions réalistes pour renforcer la production locale ou protéger les consommateurs. Cela laisse le lecteur sur sa faim et limite l’utilité pratique de l’analyse. De plus, l’usage répétitif du mot « sophisme » donne l’impression que l’auteur cherche surtout à discréditer plutôt qu’à explorer en profondeur les logiques du protectionnisme. Enfin, l’accent est fortement mis sur les consommateurs et la richesse nationale, tandis que l’emploi et l’autonomie productive sont à peine évoqués.

Pour aller plus loin, l’auteur aurait pu explorer des pistes plus nuancées. Le protectionnisme n’est pas toujours une erreur : il peut être temporaire et stratégique, comme l’ont montré des pays comme la Corée du Sud ou la Chine. Il aurait aussi été utile de réfléchir aux risques liés à la dépendance extérieure, à la sécurité alimentaire et à la résilience face aux crises. Enfin, il aurait été intéressant de discuter des mesures qui pourraient accompagner ou remplacer la prohibition : investissements dans l’agriculture, modernisation des usines, renforcement de la compétitivité locale.

En résumé, ce texte est bien construit et convaincant dans sa logique libérale. Il montre clairement les coûts économiques de la prohibition : rareté, inefficacité, perte de richesse et mauvaise allocation des ressources. Mais son approche trop dogmatique et abstraite limite sa portée. Si l’auteur avait intégré les réalités maliennes, la question de la souveraineté alimentaire et la possibilité d’un protectionnisme réfléchi, l’analyse aurait été plus humaine, plus complète et plus utile pour réfléchir à ce que le Mali peut réellement faire.

Madou Cissé a dit…

Merci beaucoup pour votre contribution.

Bien à Vous

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