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Monnaie commune de
l’AES, une analyse coût-bénéfice
La concrétisation de la monnaie commune (Eco) des douze
pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à
l’horizon 2027 mettrait de facto les trois pays de l’Alliance des Etats du
Sahel (AES) hors de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA). Dans un tel
scénario qui est loin d’être hypothétique, que doivent faire les pays de
l’AES ?
Si les pays de l’AES optent pour la création d’une monnaie
commune, alors la problématique de la zone monétaire « optimale » refera
surface. Dans une telle éventualité, il ne serait pas inopportun de savoir à
quelles conditions la nouvelle zone monétaire « AES » serait
optimale ?
Réponse de Robert Mundell
La réponse à la question cruciale posée ci-dessus a été
donnée en 1961 par l’économiste canadien R. Mundell. Selon ce dernier, l’adoption
d’une monnaie commune par plusieurs pays aboutit à une zone monétaire optimale,
si les bénéfices liés à l’adoption de la monnaie commune sont supérieurs aux
coûts qu’impose cette adoption.
La théorie de la zone monétaire optimale présentée par R.
Mundell soutient que l’adoption d’une monnaie commune par différents pays produit
un avantage microéconomique et un avantage macroéconomique. D’un point de vue
microéconomique, la monnaie commune supprime en même temps les coûts de
transaction liés au change ainsi que l’incertitude liée aux niveaux des taux de
change. Ce double avantage relatif au taux de change ne peut que faciliter les
échanges des biens et services, et la mobilité des capitaux entre les pays
participant à l’union monétaire. Au plan macroéconomique, l’adoption de la
monnaie commune permet aux pays membres d’accorder leurs politiques monétaires.
Ce qui empêcherait chacun des pays de la zone monétaire de mettre en place des
politiques monétaires de dévaluation compétitive.
Ces deux avantages microéconomique et macroéconomique doivent
être mis en regard du principal coût qu’impose la mise en œuvre d’une monnaie
commune. A savoir, l’impossibilité pour chaque pays de mettre en œuvre une
politique monétaire solitaire. Car, dans une union monétaire, la politique
monétaire est prise en charge par la banque centrale de l’union. Dans un tel
cas, les pays de manière individuelle ne peuvent plus utiliser l’outil
monétaire comme levier de politique économique afin de relancer leurs économies
respectives ou de les freiner en cas de surchauffe. Pour le dire autrement,
l’union monétaire fait perdre à chaque pays l’instrument de la politique
monétaire !
Zone monétaire AES
Les pays de l’AES en quittant l’UMOA pour une monnaie
commune AES rétablissent automatiquement les « frontières monétaires »
vis-à-vis des douze pays de la CEDEAO qui seront détenteurs de l’Eco. Ce départ
leur fait perdre le double avantage microéconomique déjà évoqué supra vis-à-vis
des douze pays de la CEDEAO ; mais, en partant de l’UMOA, ils regagnent
leur autonomie en termes de politique monétaire vis-à-vis de ladite zone.
Question : un tel scénario serait-il favorable aux
pays de l’AES ?
Balance coûts-Bénéfices
Les données des transactions commerciales des pays de la
zone AES montraient en 2023 et 2024 que les exportations de biens des trois
(03) pays de l’AES couvraient respectivement 57,35% et 68% des importations totales
qu’ils ont effectuées auprès des pays de la CEDEAO et du reste du monde. Sur la
même période, les transactions inter pays de l'AES ne dépassaient pas une moyenne de 7%
des exportations totales et moins de 5% des importations totales.
Il ressort des données disponibles que les deux premiers
partenaires commerciaux en termes d’importations de biens et services du Mali
et du Burkina Faso qui représentaient en 2024 près de 90% des importations de
biens de l’espace AES sont la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Les deux pays ont
fourni en moyenne près de 25% des importations de biens du Mali et du Burkina
Faso en 2023 et environ 19% de leurs importations en 2024. Pendant que sur la
période considérée, la Côte d’Ivoire achetait en moyenne moins de 5% des
exportations du Mali et du Burkina Faso pendant que le Sénégal en achetait
moins de 3%.
Ces données prouvent à suffisance que la balance
commerciale de l’AES est déficitaire vis-à-vis des pays de la zone CEDEAO. Les
exportations de biens de la zone AES ne couvrent qu’un peu plus de 60% de leurs
importations totales de biens. Ce qui permet de déduire que près de 40% des
importations de biens de l’AES doivent être couvertes par un stock
supplémentaire de devises étrangères. Ce besoin en devises étrangères peut
augmenter à la suite du départ des trois pays de l’AES de la zone UMOA. Car dans
une telle éventualité, les importations de biens des pays membres de l’AES
faites auprès de la Côte d’Ivoire et du Sénégal soit près de 25% en moyenne en
2023 seront désormais réglées en devise (c’est-à-dire en Eco). Cela augmenterait
davantage – par rapport à la situation avant départ de l’UMOA – le stock de devises
étrangères nécessaires pour régler les importations de biens des pays de l’AES.
Alors que faire pour amoindrir le choc du départ de l’AES
de l’UMOA ? (1) chercher à établir un mécanisme de convertibilité entre
les monnaies des deux zones (CEDEAO et AES). Un tel mécanisme permettrait aux
deux zones de ne pas passer par une devise étrangère dans le cadre de leurs
transactions des biens et services et des capitaux. Ce qui allégerait le stock
de devises à mobiliser par les pays de l’AES qui présentent des balances
commerciales déficitaires vis-à-vis de la zone Eco. (2) les pays de l’AES
doivent promouvoir davantage le consommé local. En optant pour une telle
stratégie, cela réduirait de manière sensible leurs déficits commerciaux vis-à-vis
de leurs principaux partenaires commerciaux (la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le
Ghana, le Nigéria, la chine et l’Inde). Dans cette perspective, chercher à
augmenter les capacités de production et de raffinage des infrastructures
pétrolières du Niger dans le cadre d’un programme confédéral de développement ;
afin de bénéficier à toute la zone AES les économies d’échelle qui pourraient
être créées à l’échelle de la confédération. (4) opter pour un taux de change géré.
Un tel taux laissera quelques marges de manœuvre aux autorités monétaires de l’AES
dans l’utilisation du levier de la politique monétaire.
La dépendance économique des pays de l’AES des pays de la zone CEDEAO qui peut être
expliquée en partie par leur continentalité et le faible niveau de développement
de leurs tissus industriels permet d’affirmer qu’un départ de la zone UMOA leur
serait préjudiciable au plan microéconomique en élevant leurs coûts de
transactions et en instaurant une réelle incertitude quant au taux de change. Par
contre, la zone AES pourrait récupérer le levier de politique monétaire. En mettant
les gains et les coûts de leur départ de la zone UMOA sur les plateaux d’une
balance Roberval, elle penchera à lumière des seuls chiffres du commerce
extérieur de la zone AES à court terme du côté des coûts liés à leur départ. A
long terme, à la suite d’un développement réel du secteur productif de la zone
AES, les bénéfices pourraient poindre le nez à l’horizon. D’ici là, le
véritable danger qui guetterait la zone monétaire de l’AES est une possible « Ecoïsation »
de l’économie de ladite zone. Si un tel scénario se réalisait, nous
assisterions à l’accomplissement de la loi de Gresham dans la mesure où la mauvaise
monnaie pour les Etats de l’AES à savoir l’Eco chasserait de la circulation la
bonne monnaie celle qui sera adoptée par les pays de l’AES comme monnaie
commune.
Madou CISSE
FSEG
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