2025-10-30

La théorie des avantages comparatifs, une théorie vraie et rigoureuse

Temps de lecture : 5 min

Série : Economie en question (N°33)

Esther Duflo dans le livre qu’elle a co-écrit avec son mari, Abhijit V. Banerjee « Économie utile pour des temps difficiles » raconte l’anecdote où Stanisław Ulam (1909 – 1984) Mathématicien défia Paul Anthony Samuelson (1915 –2009) Economiste de lui donner une théorie en sciences sociales qui soit à la fois vraie et rigoureuse. En guise de réponse le « dernier Economiste Généraliste » lui cita la théorie des avantages comparatifs (TAC) de David Ricardo (1772 – 1823).

La théorie des avantages comparatifs figure sur la short liste des théories économiques les plus populaires. Et pourtant, elle semble être la théorie la moins comprise de toutes ! Elle est devenue une théorie économique passe partout ! Pendant que sa compréhension se noie dans les fantasmes.

Cristiano Ronaldo (CR7) est un joueur de football très athlétique. En admettant que CR7 doit jouer dans les disciplines suivantes : Football (un contre un), sprint de cent mètres, tennis (simples messieurs), marathon et enfin le bras de fer contre le professeur d’économie du Lycée Dougoukolo Konaré de Kayes (LDKK). Il est loisible de penser que CR7 dominera le professeur d’économie dans les cinq (05) disciplines sportives retenues. Donc, CR7 est plus fort que le prof dans les toutes les disciplines ainsi présentées !

Question : est-ce que CR7 doit-il opter pour les cinq (05) disciplines ou faire autrement ?

Comme il est meilleur que le prof d’économie dans les cinq (05) disciplines retenues, il est tentant de conseiller CR7 de se performer quotidiennement dans les cinq. Donc, continuer toujours à écraser notre prof d’économie ! Une telle approche est-elle efficace (maximum de gain possible au minimum de coût ?) pour CR7 lui-même ? et pour le prof d’économie ?

C’est en répondant à cette question que toute la subtilité de la TAC va poindre le nez. Suivant les conclusions du modèle hypothético-déductif présenté par Ricardo, il est préférable pour CR7 de ne pas du tout chercher à se performer dans les cinq (05) disciplines mais choisir une ou deux disciplines par exemple.

Pour aider CR7 à choisir sa discipline, la TAC lui suggère de choisir la discipline dans laquelle il est le plus performant relativement aux autres. Dit autrement, CR7 doit choisir la discipline sportive parmi les cinq (05) qui lui assure le niveau de coût (dans le cas d’espèce le coût physique principalement) le plus faible mis en perspective par rapport à ceux qu'il supporte dans les autres disciplines.

Ce choix va lui permettre d’engranger plus de performance et permettre aussi à notre prof de choisir une discipline dans laquelle il est le meilleur par rapport aux quatre autres disciplines en termes de coûts. Ainsi CR7 et le prof d’économie vont atteindre ensemble un niveau collectif de bien-être qui serait plus important que si chacun d’eux se performait indifféremment dans les cinq (05) disciplines sportives.

Pensez qu’un pays X qui dispose d’un tissu industriel moins développé qu’un pays Y ne peut pas faire des transactions commerciales « win-win » avec ce dernier, n’a rien à voir avec la théorie des avantages comparatifs. Par contre, perdre de vue la principale intuition de la TAC conduit à confondre les conclusions de la TAC avec celles de la théorie des avantages absolus qui sont très loin d’être vraies et rigoureuses.

Madou CISSE

FSEG

2025-10-23

Rendements d’échelle et économies d’échelle deux concepts importants de la théorie du producteur

Temps de lecture : 4 min

Série : Economie en question (N°32)

Dans un processus de production de biens ou services, à partir de quel niveau de production faut-il arrêter la production ?

La réponse à la question ainsi posée est donnée par deux concepts : les rendements d’échelle et les économies d’échelle.

Le premier cité utilise le volume de production pour décider du niveau de production à partir duquel la production doit être arrêtée et le second quant à lui s’appuie sur l’évolution du coût total moyen de production pour en décider.

Les rendements d’échelle mesurent l’impact d’une augmentation des facteurs de production (travail et capital) dans les mêmes proportions sur le volume de production. Ils peuvent être soit croissants, soit constants soit décroissants. Les économies d’échelle existent quand le coût total moyen baisse au fur et à mesure que la production augmente.

En guise de réponse à la question posée, une entreprise doit toujours augmenter son volume de production tant qu’une augmentation dans les mêmes proportions des facteurs de production augmente plus que proportionnellement son volume de production (donc, quand il y a existence de rendements d’échelle croissants). Il est utile de comprendre en creux que quand les rendements d’échelle sont décroissants la production doit être arrêtée au niveau de production précédemment atteint.

En utilisant le concept d’économie d’échelle, une entreprise doit augmenter son niveau de production tant que son processus de production génère des économies d’échelle. Par contre, la production doit être stoppée quand l’entreprise enregistre dans son processus de production des déséconomies d’échelle (surtout quand cette situation conduit à des profits négatifs) !

Il faut noter que les rendements d’échelle croissants conduisent à l’existence des économies d’échelle. Mais la réciproque n’est pas toujours vraie ! Car les économies d’échelle peuvent exister sans une existence préalable des rendements d’échelle croissants.

Madou CISSE

FSEG

2025-10-16

Pénurie d’essence au Mali : l’économie positive a tout prédit

 Temps de lecture : 7 min

Actuellement, il n’est pas rare de voir des nuées humaines autour des stations-service à Bamako ainsi que dans d’autres grandes villes du Mali. Leur objectif peut être résumé en quatre mots : « avoir de l’essence » ! Ces scènes spectaculaires et quasi quotidiennes sont la résultante des perturbations de la chaine logistique d’approvisionnement en carburant de tout le pays par le fait de bandits armés. Ces derniers s’attaquant aux convois d’hydrocarbures. Quelle analyse l’économie positive fait-elle d’une telle situation ?

Point de vue de l’économie positive

L’économie positive soutient que sur le marché des biens et services la variation d’un déterminant autre que le prix du bien ou du service entraine un déplacement parallèle soit de la courbe d’offre soit de la courbe de la demande par rapport à sa position initiale ceteris paribus. En plus, elle admet que si c’est l’offre qui baisse en ayant en face une demande inchangée ; cela conduit inéluctablement à une pénurie.

L’économie positive a toujours aussi soutenu que dans un tel contexte – baisse de l’offre en présence d’une demande inchangée ou pénurie – le nouvel équilibre se fait avec un prix de vente du bien ou du service supérieur à celui du précédent équilibre.

L’économie positive enfin soutient que, quelle que soit la cause de la pénurie, elle est source de trois (03) principales formes d’inefficacité. (1) le gaspillage de temps. En situation de pénurie, les agents économiques (surtout les ménages et les entreprises) passent plus de temps qu’à l’accoutumée à chercher le produit. Ce qui constitue un véritable gaspillage de la principale ressource d’une économie à savoir le temps. (2) une allocation inefficace du produit en question. En fonction de la solidité des relations que peut avoir chaque citoyen avec les fournisseurs du produit ; certains peuvent avoir ledit produit en quantité excédentaire pendant que d’autres ne parviennent même pas à avoir une quantité infime. (3) mise en place de marchés illégaux ou marchés noirs. La pénurie conduit à la création de marchés noirs échappant à tout contrôle légal ; ce qui constituera une source de manque à gagner direct et important pour les finances publiques.

Confirmation des préceptes de l’économie positive

Actuellement, sur le marché malien de l’essence, c’est la courbe d’offre de l’essence qui enregistre un déplacement parallèle par rapport à sa position précédente. Car les bandits armés en proférant des menaces d’attaques contre les citernes d’hydrocarbure dissuadent certains importateurs. Ce qui conduit à une baisse du nombre d’offreurs. Or le nombre d’offreurs est un déterminant majeur de l’offre d’essence. Une baisse du nombre des importateurs d’essence entraine logiquement une baisse de l’offre de ce produit. Cette baisse crée alors un gap entre les quantités offertes et les quantités demandées, qui elles, sont restées inchangées. C’est la supériorité de la demande d’essence au Mali sur l’offre d’essence consécutive à un rétrécissement de cette dernière que les économistes appellent « pénurie d’essence ». C’est exactement ce qui est constaté sur le marché malien de l’essence présentement dans les différentes grandes villes du Mali.

Avant la crise, les stations-service qui offraient le litre de l’essence à 700 F CFA (comme les stations-service NDC, fixent actuellement 775 F CFA le prix plafond). C’est exactement un tel comportement aussi que l’économie positive avait prédit. A savoir l’établissement d’un nouveau prix d’équilibre supérieur à celui qui était fixé avant la période de pénurie.

Quid des autres sources d’inefficacité ? (1) Il n’est pas rare de passer des heures à attendre son tour devant les stations-service afin d’être ravitaillé. Ces heures consacrées à la recherche de carburant sont consacrées en temps « normal » à d’autres activités socio-économiques ; qui ne peuvent être malheureusement exécutées tant que la pénurie perdure ! (2) Ce qui est sûr, les citoyens qui ont des relations sociales avec les gérants ou pompistes des stations-service offrant l’essence vont logiquement être en situation excédentaire ; tandis que ceux qui n’ont point de tels avantages peuvent être en situation déficitaire. (3) En ces temps de pénurie d’essence, il n’est pas rare de voir le litre vendu sur le marché noir ou informel à des prix variant de 1.500 F CFA à 2.000 F CFA par endroit. Situation exactement prédite par les préceptes de l’économie positive une fois encore de plus !

Que faire maintenant ?

La pénurie d’essence est une réalité implacable dans les villes maliennes. Et tant que la chaine logistique d’approvisionnement reste perturbée, l’offre d’essence restera insuffisante par rapport à la demande toutes choses égales par ailleurs ! Alors, que faire dans ces conditions ? L’économie positive répond sans détour. Elle préconise un déplacement parallèle de la courbe de demande. Autrement dit, elle soutient une baisse pure et simple de la demande d’essence. Dans le cas d’espèce, il faut : (1) que les agents économiques optent pour des comportements sobres en exécutant que les utilisations contraintes de l’essence. (2) que les autorités rationnent l’essence en fixant des quantités maximales journalières par type d’utilisateur. Afin d’atteindre ce dernier objectif, les autorités doivent saisir toutes les opportunités d’incitation concourant à l’atteinte de celui-ci.

Madou CISSE

FSEG

2025-10-09

Monnaie commune de l’AES, une analyse coût-bénéfice

 

Temps de lecture : 11 min

La concrétisation de la monnaie commune (Eco) des douze pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à l’horizon 2027 mettrait de facto les trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) hors de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA). Dans un tel scénario qui est loin d’être hypothétique, que doivent faire les pays de l’AES ?

Si les pays de l’AES optent pour la création d’une monnaie commune, alors la problématique de la zone monétaire « optimale » refera surface. Dans une telle éventualité, il ne serait pas inopportun de savoir à quelles conditions la nouvelle zone monétaire « AES » serait optimale ?

Réponse de Robert Mundell

La réponse à la question cruciale posée ci-dessus a été donnée en 1961 par l’économiste canadien R. Mundell. Selon ce dernier, l’adoption d’une monnaie commune par plusieurs pays aboutit à une zone monétaire optimale, si les bénéfices liés à l’adoption de la monnaie commune sont supérieurs aux coûts qu’impose cette adoption.

La théorie de la zone monétaire optimale présentée par R. Mundell soutient que l’adoption d’une monnaie commune par différents pays produit un avantage microéconomique et un avantage macroéconomique. D’un point de vue microéconomique, la monnaie commune supprime en même temps les coûts de transaction liés au change ainsi que l’incertitude liée aux niveaux des taux de change. Ce double avantage relatif au taux de change ne peut que faciliter les échanges des biens et services, et la mobilité des capitaux entre les pays participant à l’union monétaire. Au plan macroéconomique, l’adoption de la monnaie commune permet aux pays membres d’accorder leurs politiques monétaires. Ce qui empêcherait chacun des pays de la zone monétaire de mettre en place des politiques monétaires de dévaluation compétitive.

Ces deux avantages microéconomique et macroéconomique doivent être mis en regard du principal coût qu’impose la mise en œuvre d’une monnaie commune. A savoir, l’impossibilité pour chaque pays de mettre en œuvre une politique monétaire solitaire. Car, dans une union monétaire, la politique monétaire est prise en charge par la banque centrale de l’union. Dans un tel cas, les pays de manière individuelle ne peuvent plus utiliser l’outil monétaire comme levier de politique économique afin de relancer leurs économies respectives ou de les freiner en cas de surchauffe. Pour le dire autrement, l’union monétaire fait perdre à chaque pays l’instrument de la politique monétaire !

Zone monétaire AES

Les pays de l’AES en quittant l’UMOA pour une monnaie commune AES rétablissent automatiquement les « frontières monétaires » vis-à-vis des douze pays de la CEDEAO qui seront détenteurs de l’Eco. Ce départ leur fait perdre le double avantage microéconomique déjà évoqué supra vis-à-vis des douze pays de la CEDEAO ; mais, en partant de l’UMOA, ils regagnent leur autonomie en termes de politique monétaire vis-à-vis de ladite zone.

Question : un tel scénario serait-il favorable aux pays de l’AES ?

Balance coûts-Bénéfices

Les données des transactions commerciales des pays de la zone AES montraient en 2023 et 2024 que les exportations de biens des trois (03) pays de l’AES couvraient respectivement 57,35% et 68% des importations totales qu’ils ont effectuées auprès des pays de la CEDEAO et du reste du monde. Sur la même période, les transactions inter pays de l'AES ne dépassaient pas une moyenne de 7% des exportations totales et moins de 5% des importations totales.

Il ressort des données disponibles que les deux premiers partenaires commerciaux en termes d’importations de biens et services du Mali et du Burkina Faso qui représentaient en 2024 près de 90% des importations de biens de l’espace AES sont la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Les deux pays ont fourni en moyenne près de 25% des importations de biens du Mali et du Burkina Faso en 2023 et environ 19% de leurs importations en 2024. Pendant que sur la période considérée, la Côte d’Ivoire achetait en moyenne moins de 5% des exportations du Mali et du Burkina Faso pendant que le Sénégal en achetait moins de 3%.

Ces données prouvent à suffisance que la balance commerciale de l’AES est déficitaire vis-à-vis des pays de la zone CEDEAO. Les exportations de biens de la zone AES ne couvrent qu’un peu plus de 60% de leurs importations totales de biens. Ce qui permet de déduire que près de 40% des importations de biens de l’AES doivent être couvertes par un stock supplémentaire de devises étrangères. Ce besoin en devises étrangères peut augmenter à la suite du départ des trois pays de l’AES de la zone UMOA. Car dans une telle éventualité, les importations de biens des pays membres de l’AES faites auprès de la Côte d’Ivoire et du Sénégal soit près de 25% en moyenne en 2023 seront désormais réglées en devise (c’est-à-dire en Eco). Cela augmenterait davantage – par rapport à la situation avant départ de l’UMOA – le stock de devises étrangères nécessaires pour régler les importations de biens des pays de l’AES.

Alors que faire pour amoindrir le choc du départ de l’AES de l’UMOA ? (1) chercher à établir un mécanisme de convertibilité entre les monnaies des deux zones (CEDEAO et AES). Un tel mécanisme permettrait aux deux zones de ne pas passer par une devise étrangère dans le cadre de leurs transactions des biens et services et des capitaux. Ce qui allégerait le stock de devises à mobiliser par les pays de l’AES qui présentent des balances commerciales déficitaires vis-à-vis de la zone Eco. (2) les pays de l’AES doivent promouvoir davantage le consommé local. En optant pour une telle stratégie, cela réduirait de manière sensible leurs déficits commerciaux vis-à-vis de leurs principaux partenaires commerciaux (la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Ghana, le Nigéria, la chine et l’Inde). Dans cette perspective, chercher à augmenter les capacités de production et de raffinage des infrastructures pétrolières du Niger dans le cadre d’un programme confédéral de développement ; afin de bénéficier à toute la zone AES les économies d’échelle qui pourraient être créées à l’échelle de la confédération. (4) opter pour un taux de change géré. Un tel taux laissera quelques marges de manœuvre aux autorités monétaires de l’AES dans l’utilisation du levier de la politique monétaire.

La dépendance économique des pays de l’AES des pays de la zone CEDEAO qui peut être expliquée en partie par leur continentalité et le faible niveau de développement de leurs tissus industriels permet d’affirmer qu’un départ de la zone UMOA leur serait préjudiciable au plan microéconomique en élevant leurs coûts de transactions et en instaurant une réelle incertitude quant au taux de change. Par contre, la zone AES pourrait récupérer le levier de politique monétaire. En mettant les gains et les coûts de leur départ de la zone UMOA sur les plateaux d’une balance Roberval, elle penchera à lumière des seuls chiffres du commerce extérieur de la zone AES à court terme du côté des coûts liés à leur départ. A long terme, à la suite d’un développement réel du secteur productif de la zone AES, les bénéfices pourraient poindre le nez à l’horizon. D’ici là, le véritable danger qui guetterait la zone monétaire de l’AES est une possible « Ecoïsation » de l’économie de ladite zone. Si un tel scénario se réalisait, nous assisterions à l’accomplissement de la loi de Gresham dans la mesure où la mauvaise monnaie pour les Etats de l’AES à savoir l’Eco chasserait de la circulation la bonne monnaie celle qui sera adoptée par les pays de l’AES comme monnaie commune.

Madou CISSE

FSEG

2025-10-02

Prohibition de l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires au Mali, un vrai sophisme économique

Les prohibitions commerciales font partie des pratiques sophistiques combattues sans ménagement par les économistes orthodoxes – des Classiques à la nouvelle économie Classique en passant par les Monétaristes – partisans de la liberté de circulation, donc du laissez-faire.

La preuve de leur opposition aux pratiques commerciales restrictives ou prohibitives transparaissait déjà dans ces propos savamment écrits en 1854 par Frédéric Bastiat : « Je ne suis pas de ceux qui disent : La protection s’appuie sur des intérêts. – Je crois qu’elle repose sur des erreurs, ou, si l’on veut, sur des vérités incomplètes. Trop de personnes redoutent la liberté pour que cette appréhension ne soit pas sincère. » Sophismes économiques, Petits pamphlets I, page 1.

Pourtant, malgré le rabâchage des inefficacités occasionnées par la mise en œuvre des pratiques restrictives ou prohibitives de la part des économistes orthodoxes, ces pratiques sont toujours omniprésentes dans nos économies contemporaines. Pour preuve, les autorités maliennes de la transition ont interdit depuis le 11 août 2023 l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires jusqu’à nouvel ordre par le biais de l’arrêté interministériel n°2023-1960 /MIC-MEF-SG.

En réalité, tous les décideurs ou Hommes politiques qui mettent en œuvre les mesures restrictives (à travers les taxes ou les quotas) ou prohibitives sont toujours de bonne foi ! Mais malheureusement, l’économie est loin d’être simplement une question de bonne foi ! Car ne dit-on pas que les souffrances des Hommes résultent de leurs erreurs ?

Parmi la panoplie de raisons pouvant être évoquées pour justifier la mise en œuvre de telles mesures sophistiques, je retiens celles-ci : la promotion des intérêts nationaux, l’indépendance du pays vis-à-vis de l’étranger, la sauvegarde du travail national et la protection des industries nationales naissantes face à la concurrence étrangère.

Toutes ces raisons évoquées supra peuvent être considérées comme louables ! Défendre son pays contre les agressions surtout externes est une très bonne chose. Sauf, qu’au plan économique, la défense du pays ne peut être ramenée à l’échelle de la défense militaire. Surtout quand le pays a souscrit au crédo du libéralisme économique et social.

Pourquoi la prohibition de l’importation de la farine de blé et des pâtes alimentaires relève-t-elle du sophisme économique ? Et Quelles sont les conséquences inéluctables d’une telle pratique pour un pays comme le Mali ?

Prohibition commerciale côté pile et côté face

A vue d’œil une prohibition de l’importation est une bonne chose. Sous un tel angle, la prohibition permet de restreindre les entrées des produits incriminés. Ce qui du coup contribue à redonner du pouvoir de marché aux entreprises domestiques, car la prohibition les met à l’abri de la concurrence étrangère. Pour la même demande, la prohibition contribue ainsi à booster la demande des produits des entreprises domestiques ; dans la mesure où celles-ci peuvent désormais satisfaire la demande résiduelle laissée vacante par les entreprises étrangères ne pouvant plus avoir accès au marché domestique. Dans le but de satisfaire cette demande résiduelle, les entreprises domestiques accroissent logiquement leurs capacités de production. Cette augmentation de capacités productives des entreprises nationales doit déboucher normalement sur une hausse de leurs niveaux d’embauche. Cette hausse de la demande de travail venant desdites entreprises devrait in fine produire la baisse du niveau de chômage du pays. Cette baisse du niveau de chômage serait plus significative d’autant plus que l’empreinte du secteur bénéficiant de la prohibition serait importante sur le marché national du travail.

C’est l’analyse côté face de la prohibition qui permet de révéler au grand jour la réalité sophistique de l’interdiction de l’importation des produits comme dans le cas malien. Tous les supposés « bienfaits économiques » de la prohibition présentés supra « côté pile » occultent avec fracas les consommateurs des produits. Toute cette analyse est déroulée par les supporteurs de la prohibition ou des mesures restrictives qui ont à leur tête les producteurs et leurs lobbies en ignorant purement et simplement les consommateurs. Inutile de soutenir qu’une économie n’est pas composée exclusivement de producteurs qui ont en face d’eux un Etat. En plus, l’analyse de la prohibition côté pile considère le travail comme une fin en soi et non un moyen. Et enfin, les fervents supporteurs de la prohibition (principalement les producteurs et leurs lobbies) apprécient mal l’impact de la prohibition sur la richesse du pays. Ces différentes erreurs d’appréciation servent de soubassement aux raisonnements sophistiques promouvant la prohibition de l’importation des produits.

Dégâts de la prohibition

Les producteurs maliens de farine et de pâtes alimentaires et leurs lobbies demandent la protection vis-à-vis de la concurrence extérieure parce qu’ils ne sont pas capables d’y faire face. En acceptant de donner une suite favorable à leur demande de prohibition, les décideurs politiques (qui peuvent être de très bonne foi) valident automatiquement la création de la rareté sur les marchés des produits visés. En quelque sorte ils donnent leurs quitus pour la diminution de la richesse des maliens. Au Mali, en 2022, les importations de pâtes alimentaires ont culminé à un peu plus de 16.094 tonnes pour une valeur marchande de près de 7,07 milliards de francs CFA. Dans la même année, ce sont près de 19.605,5 tonnes de farines de froment et de méteil qui ont été importées par les opérateurs économiques maliens pour une valeur estimée à un peu plus de 7,5 milliards de nos francs. En prohibant l’importation de ces deux produits, les autorités amputent la richesse des maliens de ces valeurs. En voulant rétorquer à l’analyse précédente, d’aucuns pourront dire que les entreprises nationales en prenant le relais vont satisfaire le gap ; en ce moment, il n’y aura pas de perte de richesse. Une telle réflexion doit être mise en face de la question suivante : comment les entreprises étrangères après avoir supporté les coûts de transport et de dédouanement parviennent-elles à se hisser au niveau des producteurs nationaux sur le territoire malien ? La réponse est évidente, c’est parce que les entreprises domestiques sont probablement inefficaces. Si tel est le cas, l’interrogation suivante s’impose : est-ce que les producteurs nationaux de farine et de pâtes alimentaires peuvent instaurer le niveau de farine et de pâtes alimentaires pré-prohibition sans augmenter à long terme leurs prix unitaires ? J’en doute.

Une autre argutie présentée par les prohibitionnistes est la promotion du travail national. Un tel raisonnement considère le travail comme un but ou une finalité et non un moyen. C’est comme si la tâche ultime des décideurs est d’augmenter le temps de travail. Ils oublient que leur principale tâche consiste à créer les conditions pouvant permettre l’accroissement de la richesse nationale et non le contraire ! Je note deux sophismes dans un tel argumentaire. En accédant à la demande des producteurs les autorités publiques au lieu « d’augmenter le travail » peuvent même le diminuer. Dans le cas du Mali, l’importation qui représente les achats de produits (farine et pâtes alimentaires) étrangers par les commerçants maliens est carrément enrayée. Ce qui veut dire que les autorités ont fait leur choix entre le secteur industriel et le secteur commercial. Par conséquent, elles décident de détruire le travail déjà bien établi dans le secteur du commerce au profit d’un hypothétique travail au niveau du secteur industriel. Je n’ai aucune envie de dire au lecteur que le signe du solde issu de ce processus n’est pas de prime abord en faveur des prohibitionnistes.

Un autre sophisme lié à cette argutie de la sauvegarde du « travail national » prend appui sur le fait que la prohibition dérègle l’allocation des facteurs de production (travail, capital et terre) dans l’économie malienne. En admettant que la concurrence empêcherait les producteurs nationaux à utiliser pleinement toutes leurs capacités de production déjà installées ; et qu’avec la prohibition qu’ils y parviendraient. Dans une telle éventualité, ils pourraient embaucher jusqu’à une pleine utilisation de leurs capacités respectives. Une chose est sûre et certaine, cette pleine utilisation serait impossible sans le « coup de pouce » des autorités. Ce qui laisse penser que le travail a été attiré vers un secteur en dehors de tout déplacement naturel de ce facteur. Ce processus de fonctionnement biaisé de l’économie malheureusement ne se limiterait pas au facteur travail. Ce qui se passerait une fois que les capacités installées avant la prohibition seraient pleinement utilisées, de nouvelles installations verront le jour dans le secteur protégé. Et ces installations ne verraient jamais le jour sans la prohibition. Et tous ces mouvements de travail et capital ainsi décrits seraient faits au détriment des autres emplois alternatifs qui seraient leurs destinations naturelles si la prohibition n’avait pas vu le jour. En définitive, la richesse globale du pays se contractera sans aucun doute. Et la faute à qui ? La faute à la prohibition !

Un dernier argument en défaveur de la prohibition est la tentation de son extension à d’autres secteurs. Dans les pays à économie de marché comme le Mali, presque tous les secteurs sont ouverts à la concurrence. En accordant un privilège à un secteur, les autorités politiques doivent se préparer à recevoir une avalanche de doléances venant d’autres secteurs, voulant eux aussi se mettre à l’abri de la concurrence. De vous à moi, quel producteur aime la concurrence dans ce bas monde ? Dans une telle perspective, les décideurs en accordant ce privilège destructeur aux producteurs de farine et de pâtes alimentaires doivent s’attendre à d’autres demandes venant de secteurs concurrentiels. Je regarde personnellement du côté des producteurs avicoles qui sont dos au mur ! Et en ce moment, quels arguments faut-il présenter à ceux-ci pouvant servir de base de rejet de leurs doléances qui deviennent du coup légitime dans un pays à économie de marché ?

Il ne fallait pas prohiber

Toute décision économique génère des coûts et des bénéfices. La prohibition n’est point au-dessus de ce principe économique. En vérité, une mesure prohibitive génère plus de coûts que de bienfaits. C’est vrai que la prohibition fait l’affaire des producteurs qui sont mis à l’abri de la concurrence étrangère. Ce qui pourrait leur permettre d’augmenter leurs prix en restreignant leurs productions et donc augmenter leurs profits. Tous les supposés bienfaits attribués à la prohibition ne sont que des sophismes économiques. Car au lieu d’augmenter le travail national (qui n’est même pas une fin en soi) le détruit en déréglant leurs affectations naturelles. Au lieu d’augmenter la taille du gâteau (richesse nationale) la comprime à travers les inefficacités qui la caractérisent. En fin, à travers l’effet de contagion qu’elle génère, elle peut conduire fatalement le pays dans le sillon tortueux du totalitarisme économique dont les préceptes ont été mis en échec par la liberté économique depuis belle lurette.

Madou CISSE

FSEG

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